mystiques séries...
| Je ne suis pas un mystique. Plus, disons. Ma rupture s’est consommée au cours de mon année de, je crois (ah ! ah !) m’en souvenir, de quatrième – ou était-ce de troisième ? J’ai alors rompu de métaphoriques amarres avec la foi et le credo d’une église dont je fréquentais les écoles, les lieux de culte et dont je n’ai gardé qu’une tendance à invoquer, pour jurer, au hasard le nom de Dieu, ou celui de la vierge Marie. J’en ai aussi conservé une acuité particulière, un respect involontaire et un chien de ma chienne envers cette église-là (celle de Rome) et son histoire ; mais aussi, plus largement, envers toutes les religions, superstitions et, quand on arrive là, tous les fanatismes ancrés dans un mysticisme révélé. Cela peut faire sourire ceux qui ne sont jamais passés par là, mais les autres comprendront, peut-être. Je ne dirai pas pour autant que je suis anticlérical. Non. Je refuse cependant la place hégémonique que notre culture, et là j’englobe l’ensemble des cultures humaines empreintes de religiosité, accorde au fait religieux. La fameuse citation associée à Marx a cela d’intéressante que, selon un certain angle, la croyance est une forme d’addiction dure. D’où les dérives, dérapages et autres atrocités commises au passé, présent et futur. D’où la place qu’on donne encore et toujours à la religion. Ainsi, mardi, l’Intermarché de ma commune sera fermé parce que, soi-disant, c’est un 15 août que la Vierge Marie aurait connu son Assomption, qu’elle a été “élevée, corps et âme” au ciel. C’est une fête de catholiques, les protestants s’en foutent. Mais toute le monde est concerné, allez comprendre pourquoi. Et encore, n’oublions pas que je suis enseignant. Quel serait mon emploi du temps, celui de mes élèves sans les fêtes religieuses qui donnent lieu à autant de ponts et vacances ? Quid de la Toussaint, de Noël, de Pâques, de l’Ascension... Ça laisse rêveur, non ? Vous devez maintenant vous demander où je veux en venir, c’est louable. Après tout, mes convictions ne regardent que moi, je ne cherche pas à les imposer. Il m’est simplement venu à l’esprit que le mysticisme et la religion au sens large tenait une part de plus en plus importante dans les séries télévisées que je regardais depuis quelques temps. En faire la liste, analyser chacune d’entre elle à l’aune de sa religiosité serait trop fastidieux et je laisse cet ouvrage à d’autres. Je voudrais juste prendre quelques lignes pour évoquer, de manière croisée, trois d’entre elles : The West Wing [A la Maison Blanche], Battlestar Galactica et Lost. Dans The West Wing, dont je viens de voir la saison 6, la religion est omniprésente et cela se comprend quand on connaît un tant soit peut l’importance du fait religieux aux Etats-Unis. Le pays qui a inscrit qu’il faisait confiance en Dieu sur sa monnaie, même s’il a officiellement séparé l’Eglise de l’Etat, accorde toujours à la religion et en la croyance en un être suprême une prépondérance qui éclaire et justifie la grande majorité des décisions prises dans ce pays. Pour le meilleur, le pire, et le reste. Normal alors que la série, l’une des plus réussies et intelligentes de ces dernières années, dans son souci de refléter, sinon les Etats-Unis complètement, du moins une certaine idée, s’en fasse l’écho. Le président Josiah Bartlett est un catholique, comme naguère JFK, dans un pays à dominante protestante, et il cite la Bible à l’occasion. Dans un épisode fameux on le voit interpeller Dieu, haranguer serait même plus juste, dans une église, après la mort de sa secrétaire. Mais il ne laisse jamais sa foi se mettre en travers de l’intérêt générale et ne confond pas sa fonction avec celle d’un évangéliste. De la même façon le candidat républicain incarné par Alan Alda reconnaît ne plus être croyant depuis la mort de sa femme et dénie aux médias et à la sphère politique le droit de lui en tenir rigueur. La religion est partout, dans les affaires locales comme internationales, y compris dans ces quelques épisodes consacrés à la crise au Moyen-Orient qui prennent une dimension particulière quand on pense à la situation actuelle. Dans Battlestar Galactica, la meilleure série de science-fiction depuis Babylon V, celle qui change la donne en rendant populaire un genre confidentiel réservé à une tribu de geeks plus ou moins jeunes, la religion est un des fondements de la trame narrative. Sans rentrer dans trop de détails elle se résume à deux paramètres inhabituels, y compris en science-fiction. Les humains survivants de l’holocauste perpétré par les Cylons dans le premier épisode de la mini-série appartiennent tous aux douze colonies de Kobol. Il s’agit, du moins est-ce ce que j’en ai compris, de douze mondes colonisés par des humains après leur fuite de Kobol, une sorte de paradis terrestre dans lequel les hommes et leurs dieux vivaient en harmonie. Attention, il ne s’agit pas de la Terre. Et c’est d’autant plus curieux que cet éden, n’est pas l’Eden biblique. En effet les dieux de Kobol ressemblent davantage au panthéon grec et l’un des héros de la série a pour pseudonyme Apollo en référence à Apollon. De la même façon, les noms des douze colonies évoquent les signes du Zodiaque (mais aucun rapport avec la piètre série de tf1). L’autre élément est les Cylons eux-mêmes, ces robots engendrés par les humains et qui se sont rebellés contre eux. Une des particularités de la série, par opposition avec la série originelle (!) est que certains modèles de Cylons ont une apparence humaine. L’un d’eux, Number 6, est celui dévolu à la séduction (et Tricia Helfer est impeccable) mais il se révèle aussi être celui par qui la révélation se fait : les Cylons croient en Dieu. Singulier, pas pluriel. Ainsi rejettent-ils le panthéon de leurs créateurs et maîtres en se forgeant une religion monothéiste. Je ne peux en dire plus, attendant de voir ce que vont donner les saisons suivantes ; de même je ne voudrais pas laisser accroire que toute la série se résume à une question de prosélytisme religieux. Loin s’en faut. Mais cette intrusion raisonnée, perturbante, de la religion est un fait à suivre. Enfin, dans Lost, la religion et la croyance sont encore plus omniprésentes et signifiantes que dans les deux séries que je viens d’évoquer. Série à tiroirs, à miroirs et générant davantage de questions que de réponses, le spectateur est soumis en permanence à un appel en sa croyance. Il lui faut admettre ce qu’il voit, se satisfaire des maigres éléments de réponses, accepter les miracles, comme celui de voir John Locke remarcher. Ce personnage, même s’il n’est pas le seul, est symptomatique du mysticisme de la série. Caisse de résonance d’une Amérique en mal de valeurs et de repères, Lost en appelle donc, à chaque épisode, à la croyance, seul vecteur dynamique constant dans un univers dont les règles changent sans cesse. Ainsi en va-t-il de cette histoire de compte-à-rebours et de code à rentrer à temps : pourquoi ? parce que ? Cela me rappelle cette vieille histoire qui a des versions dans toutes les cultures du monde mais que l’on peut ramener simplement à celle de l’homme tournant sans cesse autour d’un arbre. Un homme vient l’interpeller pour lui demander pourquoi il fait cela. L’autre lui répond que cela sert à éloigner les lions. L’homme lui rétorque alors que c’est inutile, qu’il n’y a pas de lions dans le pays. Et le premier homme de sourire en lui disant que c’est bien la preuve qu’il a raison de continuer à marcher ainsi. Je ne sais pas bien si JJ Abrams sait où il veut exactement en venir avec ses personnages ou s’il navigue à vue, en escomptant une troisième voire une quatrième saison ; ou bien s’il la fait évoluer en fonction des réactions des gens, de l’actualité. Dans le second épisode vu hier soir (le 10), on a enfin eu l’explication, ou du moins une partie, de cet avion rempli de statuettes de la Vierge remplies de drogue et de ces cadavres de prêtres nigérians. Sans parler des répercussions sur les personnages, je dirais que cet épisode en dit beaucoup, l’air de rien, sur deux ou trois maux endémiques contre lesquels la puissante Amérique se révèle impotente : les conflits en Afrique noire et la guerre contre la drogue. Mais que plane au-dessus de chacun d’eux sinon la religion ? Je viens de me relire et je ne crois pas avoir été au bout de ce que j’avais en tête en commençant. Peu importe. Si les séries sont, pour citer Martin Winckler, les miroirs de la vie, ces séries-là, par leur manière d’aborder le mysticisme et la religiosité nous obligent à réfléchir à ces questions. Et c’est toujours ça de pris sur les certitudes aveugles... |
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