glissements...

Publié le par jeanphi

Ma vie, c’est de la science-fiction. Enfin, principalement quand je vais travailler. Il faut vous dire que j’ai découvert récemment que j’étais affligé d’un don que d’aucuns qualifieraient de malédiction. Voilà ce qu’il en est : j’ai la faculté de voyager dans des dimensions parallèles à la nôtre sans que quiconque ne s’en aperçoive. Et cela n’a rien de si étonnant parce que, pendant longtemps, je l’ai fait sans m’en rendre compte. Ainsi, il ne se passe pas une seule journée ouvrée où, me rendant à mon lycée, je ne glisse insensiblement dans une dimension d’espace et de temps en apparence similaire à celle que tout un chacun appelle volontiers la réalité mais qui, en fait, en est une autre.
Alors que je lis de la science-fiction depuis mon plus jeune âge, je m’étonne encore de ne pas m’en être aperçu plus tôt. Mais, bien plus encore, de ne jamais m’être aperçu tout court. Car, qui dit dimension parallèle à la nôtre devrait, en théorie, signifier un autre espace dans lequel un autre jeanphi, ni tout à fait le même que votre serviteur, ni a priori très différent, devrait aussi exister. Ce qui, si vous suivez toujours, devrait entraîner que, concordances d’emplois du temps en particulier, je me tombe dessus. Oh ! je vous entends déjà : si c’est une autre dimension, ton double a peut-être un autre emploi du temps ; ou, il n’est pas prof ; ou, pas dans ce bahut.... Sauf que non. Chaque dimension nouvelle (oui, j’ai imaginé un moyen de les différencier), quelles que soient ses caractéristiques intrinsèques, fonctionne cependant selon un même primat : j’y suis prof et dans ce lycée et il n’y a d’autre moi, que moi. C’est ce qui me fait parler de don et de malédiction. C’est une anomalie qui défie tout ce que j’ai jamais lu. Je me pincerais bien le bras tous les jours que ça n’y changerait rien (à part des marques).
Or donc, ce matin, après avoir passé un certain temps à dégager ma fidèle twingo de son enrobage de givre en me maudissant d’avoir laissé mes gants dans ma penderie, j’ai rallié mon établissement de prédilection en chantonnant avec Diana Krall quelques standards de Noël. C’est en général en arrivant devant le lycée même que la glissade commence à se deviner. La zone entourant mon bahut est une sorte de lieu gris, un espace à cheval entre cette réalité et l’ensemble des autres dimensions : c’est un chapaï sans clef ni code. Ce matin, donc, j’ai trouvé à me garer sans difficulté, signe toujours positif indiquant, pour quiconque s’est fait à l’idée que ce genre de signe en appelle d’autres, que la dimension du jour allait me surprendre. Bon, je reconnais que les dimensions dans lesquelles je glisse le vendredi sont plutôt éminemment amènes en général. Est-ce un effet du week-end ? En rapport avec mon emploi du temps ? Je ne saurais le dire. Le fait est.
Je me garai, donc, et me dirigeais d’un pas lent (je suis toujours chargé) vers la grille du lycée en commençant à observer attentivement toute indication d’une singularité familière. En vain, comme d’habitude.
Un élève qui venait de rentrer s’arrêta pour me tenir la porte. Ah !
Je soufflais un air froid par la bouche en me félicitant d’avoir pensé à prendre mon écharpe et gravis la pente douce qui permet d’accéder au bâtiment principal. Jusque-là, je n’avais noté aucune différence franche. J’en étais presque à me demander si, pour une fois, je ne m’étais pas contenté de rester dans ma réalité. Mais je savais bien que, tant que je ne me serai pas retrouvé face à mes élèves je pouvais bien traverser le lycée de part en part et ne rien remarquer. Eh ! oui ! l’univers est grand, et ses dimensions infinies...
J’entrais dans ma salle avant que ne sonne l’heure après un passage éclair en salle des professeurs, afin d’y accueillir mes premiers élèves. Je tairai ici le nom de cette classe (a fortiori celui des élèves), mais sachez juste qu’il s’agit d’une terminale bep, avec un effectif de taille réduite mais ayant en commun un faible degré d’appétence au travail. Ce cours a été très agréable, signe d’une dimension nouvelle, car plusieurs élèves, habituellement amorphes ou indifférents, ont participé et donné à la séance une vie inattendue. Il s’agissait de continuer et finir la lecture d’un poème d’Aragon dans le cadre d’une séance sur les tonalités dans la littérature. J’adore “Prose du bonheur et d’Elsa” parce que c’était un des textes que Jean Ferrat chanta naguère et qu’il me rappelle à chaque fois que je le lis des après-midi d’automne à jouer au scrabble avec ma mère.
La séance suivante est un cours d’histoire avec des seconde bep. C’est une classe de garçons (avec aussi deux filles) avec qui je travaille bien. Habituellement. Ce matin, aucun absent (tiens ?) et bon déroulé de cours sur fond de discours de Pétain du 17 juin 1940. La surprise est venue de cet élève qui, réagissant au passé glorieux du maréchal, me demanda si j’avais été voir JOYEUX NOËL, ce film sur les fraternisations dans les tranchées de décembre 1914.
Et puis, après une récréation passée comme dans un rêve (tout s’accélère en dix minutes), je suis retourné dans ma salle (qui est ma fétiche, ma 207 de l’an passé) pour y achever le bilan de la Première Guerre mondiale avec ma classe de tout jeunes. La surprise, après un cours sans histoires, est venue de cette élève pourtant brillante qui m’a avoué être inquiète pour le brevet. En novembre !
Comme aucun ordinateur n’était libre pour que je rentre des notes je me suis enfui pour vaquer à d’autres occupations après, au sortir de ma salle, être tombé sur une élève d’une autre classe me remettant, à temps, un travail à rendre pour ce jour.
J’ai repris ma voiture et réintégré la réalité via une pompe à essence. Oui, j’avais besoin de faire le plein pour pouvoir aller à Auxerre déposer des tracts dans les casiers de collègues de collèges en prévision des prochaines élections professionnelles. Eh bien, il m’est arrivé une chose plutôt pas banale du coup : j’ai découvert que chaque bahut ouvrait sur un réseau de dimensions parallèles car, pour chaque collège dans lequel je suis entré après avoir montré patte blanche, collège que je connais pour y aller chaque année au moment, justement, du brevet des collèges, j’ai eu la même sensation de glissade dans un autre univers. C’était bien les mêmes lieux, les mêmes décors, les mêmes couloirs, et en même temps...

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Publié dans ma vie - mon oeuvre...

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J
ben non, même pas...
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M
toxicomane !
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C
Carole, bien vu ! uhuhuuhu
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C
Ya pas de bugs informatiques dans ton bahut....Il est juste plein de profs....!-)
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J
carole > non, même pas...<br /> domrod > mystère, mais ça peut expliquer les bugs de l'informatique de mon bahut...
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